Temps longs

Quatrième volet du projet QUADrature

Commissaire : Bénédicte Ramade

Artistes : Maryse Goudreau, Kelly Jazvac, Clara Lacasse, Jessica Slipp

En ligne

11 mars 2021 -

Vernissage : 11 mars 2021, 17 h 00

www.quadrature-galerieuqam.art

La Galerie de l’UQAM dévoile Temps longs, le quatrième et dernier chapitre de son projet QUADrature conçu spécifiquement pour l’écran. Sous le commissariat de Bénédicte Ramade, l’exposition virtuelle présente le travail des artistes Maryse Goudreau, Kelly Jazvac, Clara Lacasse et Jessica Slipp, et examine les différentes temporalités – de pause, d’accélération, de décélération – auxquelles sont soumis l’humain et son environnement. La Galerie s’associe de nouveau avec le studio de design montréalais LOKI pour le graphisme Web.

L’exposition

Les temps de l’Anthropocène, ère de l’agentivité géologique de l’humanité, sont des temps longs, profonds, paradoxaux aussi, car ils sont autant forgés et canalisés par des siècles d’exploitation qu’ils sont imprévisibles, leurs effets erratiques déstabilisant toujours plus rapidement le cours des civilisations. Avec la pandémie, le temps des humains s’est ralenti, tandis que celui du système terrestre a continué sa course affolée. Une disjonction qui sous-tend les projets auxquels quatre artistes ont voué une partie de leur existence. Ces temps longs sont ceux de l’ascèse scientifique, de l’imprégnation avec son sujet, de l’éthique de la recherche et du respect environnemental, lesquels s’accordent mal avec la temporalité vive de la crise. Le temps long, selon la commissaire Bénédicte Ramade, c’est celui de la responsabilité vis-à-vis de son objet de création.

Maryse Goudreau se consacre depuis une décennie au béluga, cette créature fascinante, étrange et presque magique, encore mystérieuse pour beaucoup d’entre nous. Elle est partie sur ses traces, a sondé « l’histoire sociale » qui s’est développée à partir du mammifère marin, a gravité sur des territoires qui ont échappé à leur destin.

Kelly Jazvac a arpenté les plages des côtes du Pacifique avec la géologue Patricia Corcoran et l’océanographe Charles Moore pour y collecter des spécimens de « plastiglomérats », néologisme désignant une nouvelle catégorie minérale issue de la concaténation de débris marins et de déchets plastiques. Sa collection déjoue ainsi les taxonomies esthétiques et scientifiques par fusion du naturel et du culturel.

Jessica Slipp en est à sa quinzième performance filmée au cours de laquelle elle se fait modestement pierre, suivant un protocole qu’elle transporte à travers des paysages tantôt industriels, tantôt agricoles, tantôt naturels, brouillant là aussi un peu plus les distinctions catégorielles du terrestre.

Clara Lacasse a photographié les espaces du Biodôme de Montréal pendant la rénovation des lieux, un temps de pause pour cette zone de conservation dont les habituels pensionnaires sont alors absents. Gît devant l’objectif un espace vivant sous assistance, en cours d’actualisation, qui se scénarise progressivement pour devenir un milieu de vie suivant une programmatique scientifique et spectatorielle.

Les temps longs de ces quatre artistes composent le temps de ce projet, de vidéos en dispositifs visuels, de photographies en spécimens. Ces temporalités se heurtent à celle, fugace et transitoire, de l’exposition. Comment composer avec le moment de la visite et le temps profond du tellurique et de la responsabilité environnementale ? Comment le temps numérique s’ouvre-t-il sur le temps de l’introspection que convoque l’Anthropocène ? Car, après tout, cette Terre est résolument un bien commun et demande de s’y inscrire personnellement afin d’en faire une œuvre collective et politique. Les temps longs de notre ère sont aussi lents qu’ils s’emballent, ils conjuguent l’obsolescence et l’infini, exacerbant une temporalité douloureusement sensible pour l’humanité qui veut l’assumer.

À propos de la commissaire

Bénédicte Ramade est historienne de l’art, critique et commissaire indépendante. Elle a consacré son doctorat à une réhabilitation critique de l’art écologique américain et, depuis 2016, ses recherches sont axées sur l’anthropocénisation des savoirs et des œuvres. En 2016, elle dirige The Edge of the Earth. Climate Change in Photography and Video, catalogue de l’exposition éponyme produite avec le Ryerson Image Centre à Toronto. En 2019, elle inaugure la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement avec l’exposition thématique Apparaître-Disparaître. Elle rédige actuellement Vers un art anthropocène. L’art écologique américain pour prototype, refonte actualisée de sa thèse pour Les presses du réel. Elle est chargée de cours à l’Université du Québec à Montréal et à l’Université de Montréal, après avoir enseigné pendant une décennie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

À propos des artistes

Maryse Goudreau, artiste multidisciplinaire née à Campbellton, au Nouveau-Brunswick, vit et travaille à Escuminac, en Gaspésie. Elle a toujours évolué en Mi’kma’ki, le territoire ancestral Lnu’k (Mi’kmaq). Elle réalise des œuvres où se croisent images, documents, gestes de soin artistiques et participatifs. Hybride, sa création traverse la photographie mais aussi l’essai vidéographique et photographique interactif, les dispositifs immersifs, l’art action, ou encore l’art sonore. Maryse Goudreau investit le champ de l’art à portée sociale avec plusieurs projets participatifs dans la péninsule gaspésienne, comme Manifestation pour la mémoire des quais et Festival du tank d’Escuminac – première et dernière édition. Au cours des dernières années, elle a exposé à la Biennale de Venise (Pavillon du Centre PHI de Montréal, 2019), au centre d’art Dazibao (Montréal), à la Galerie Leonard & Bina Ellen (Montréal), au Museo de la Cancillería / Instituto Matías Romero (Mexico), à VU – Centre de production et de diffusion de la photographie (Québec), à l’Annenberg Space for Photography (Los Angeles, É.-U.), au Centre Bang (Chicoutimi) et au Centro de Arte Contemporáneo Wifredo Lam (La Havane, Cuba). Maryse Goudreau a remporté plusieurs prix, dont le prix Lynne-Cohen (2017), décerné en partenariat avec le Musée national des beaux-arts du Québec. Ses œuvres font partie de plusieurs collections, notamment celle du Musée des beaux-arts de Montréal.
marysegoudreau.com

Kelly Jazvac est une artiste canadienne établie à Montréal. Elle fait également partie d’une équipe de recherche sur la pollution plastique appelée The Synthetic Collective, qui comprend des scientifiques, des artistes, des historiens et historiennes de l’art, des philosophes ainsi que des auteurs et autrices. Les travaux de ce groupe de recherche ont une grande influence sur la pratique artistique de Jazvac. Elle expose actuellement au Musée d’art contemporain de Montréal, au Museum of Modern Art de New York et au Centre d’art de l’Université de Toronto. Elle a exposé récemment à l’Eli and Edythe Broad Art Museum (East Lansing, Michigan), au Centre d’art contemporain du château Ujazdowski (Varsovie) et à la galerie Fierman (New York). Son travail a été commenté dans le National Geographic, le e-flux Journal, Hyperallergic, Art Forum, The New Yorker, Canadian Art Magazine et The Brooklyn Rail. Ses recherches collaboratives associant l’art et la science ont été publiées dans des revues scientifiques telles que Nature Reviews, GSA Today et Science of the Total Environment.
kellyjazvac.com

Clara Lacasse est titulaire d’un baccalauréat en beaux-arts avec une majeure en photographie de l’Université Concordia. Elle s’inspire de la construction des récits liés à l’Histoire, à la nature, aux sciences et à l’imaginaire collectif. Par un travail axé sur l’image photographique, elle soutient une réflexion critique sur les représentations engendrées par la culture visuelle et sur l’image comme instrument de connaissance et de pouvoir. Ses projets sont souvent le fruit de collaborations avec des organismes scientifiques, médicaux, juridiques ou culturels. Par ces partenariats, elle témoigne du dialogue complexe entre science et culture en remettant en question les vérités qui leur sont propres. En 2019, Clara Lacasse participe à une résidence de recherche-création à Fermont dans le cadre de la programmation du centre d’artistes autogéré PANACHE art actuel (Sept-Îles) et est récipiendaire d’une bourse de soutien au développement octroyée par VU, centre de diffusion et de production de la photographie (Québec). En 2021, la Galerie d’art Desjardins (Drummondville) présente la première exposition solo de l’artiste.

Jessica Slipp est une artiste interdisciplinaire qui vit et travaille à Tiohtià:ke (Montréal). Son travail explore les perspectives du paysage et notre existence au sein du monde – des particules qui le composent aléatoirement à la nature que nous incarnons. D’ascendance coloniale, Jessica reconnait son statut d’invitée sur des territoires autochtones non cédés et, dans son travail, cherche des façons de déconstruire les perceptions dominantes sur le paysage à travers des interventions performatives centrées sur la relation fondamentale entre corps et terre. Elle croit que, en ces temps de crise sociale et écologique, il est d’une importance cruciale de remplacer nos manières anthropocentriques de penser le monde par une approche plus bienveillante et compatissante. À l’occasion de diverses expositions de groupe, ses œuvres ont été montrées dans nombre de provinces canadiennes et en Suède. Elle présentera prochainement des expositions individuelles à la Neutral Ground Artist Run Centre (Régina, Sask., 2021) et à la FOFA Gallery (Montréal, Qc, 2022). Elle est titulaire d’une maitrise et d’un baccalauréat en beaux-arts de l’Université Concordia, Montréal.
jessicaslipp.com

Le projet QUADrature

QUADrature est inspiré de l’œuvre Quad (1980), de Samuel Beckett, une pièce écrite pour la télévision et mettant en présence quatre interprètes qui parcourent une scène quadrangulaire en effectuant différents trajets latéraux et diagonaux rigoureusement déterminés. Présentée pour la première fois en 1981 sous la direction de l’auteur, la pièce se caractérise par une facture sobre, dépouillée, voire abstraite; toutes les combinaisons possibles de déplacement sont exécutées par les quatre silhouettes anonymes qui évoluent d’abord seules, et qui finissent par se trouver réunies, se croisant sans se toucher, laissant le centre de la scène vide à tout instant. Le scénario original déployé lors de la première itération transmise par la télévision allemande a ensuite connu quelques variables, établies par Beckett lui-même.

Il faut noter l’impressionnante résonance qu’offre cette œuvre de Beckett avec la situation de pandémie mondiale que nous connaissons en ce moment. Du côté de Quad : l’écran télévisuel, le confinement à une surface précise, l’anonymat, les visages dissimulés, la répétition des parcours; du côté du contexte ayant motivé le projet QUADrature : l’écran numérique, le port du couvre-visage, les promenades routinières restreintes à des secteurs précis, la distanciation et l’absence de contacts physiques. Entre deux personnes, le centre est toujours vide. Beckett l’a qualifié de « zone de danger ».

Avec l’aide d’Anne Philippon et de Philippe Dumaine de la Galerie de l’UQAM, la directrice Louise Déry a imaginé QUADrature pour quatre commissaires invité·e·s à développer un volet du projet impliquant chacun quatre artistes. Ces expositions virtuelles seront déployées successivement au fil des mois, suivant les principes de la scénographie de Quad, pour être finalement réunies en une cinquième présentation anticipée comme une conversation globale qui mettra en présence le travail des quatre commissaires et des 16 artistes. Si QUADrature est conceptualisé pour l’espace virtuel, et si l’idée même de rature est mise de l’avant dans des formules commissariales qui laissent place au doute, à la forme de l’essai, à la possibilité de recommencer, nous nourrissons tout de même le désir d’adapter le projet aux espaces de la Galerie de l’UQAM dans le meilleur avenir possible afin de donner aux œuvres leur pleine existence matérielle et expérientielle.

En savoir plus

La première itération de Quad
Samuel Beckett, Quad I+II, 1981, Betacam SP, PAL, couleur, son, Collection Centre Georges Pompidou, France

Dirigée par Samuel Beckett et transmise par la Süddeutscher Rundfunk d’Allemagne le 8 octobre 1981 sous le titre Quadrat I+II (2 scénographies différentes), avec une intermission devant durer 100 000 ans selon un commentaire de l’auteur pendant les répétitions.

Le texte
Samuel Beckett, Quad et autres pièces pour la télévision, suivi de L’Épuisé par Gilles Deleuze, Paris, Éditions de Minuit, 106 p., 1992

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