2018_Soulevements_ChenChieh-Jen Chen, The Route, 2006, image tirée du film 35 mm transféré sur DVD, couleur et noir et blanc, sans son, 16 min 45 s. Avec l’aimable autorisation de la Galerie Lily Robert, Paris © Chieh-Jen Chen   

 

Ce qui nous soulève? Ce sont des forces : psychiques, corporelles, sociales. Par elles nous transformons l’immobilité en mouvement, l’accablement en énergie, la soumission en révolte, le renoncement en joie expansive. Les soulèvements adviennent comme des gestes : les bras se lèvent, les cœurs battent plus fort, les corps se déplient, les bouches se délient. Les soulèvements ne vont jamais sans des pensées, qui souvent deviennent des phrases : on réfléchit, on s’exprime, on discute, on chante, on griffonne un message, on compose une affiche, on distribue un tract, on écrit un ouvrage de résistance.

Ce sont aussi des formes grâce auxquelles tout cela va pouvoir apparaitre, se rendre visible dans l’espace public. Ce sont donc des images, auxquelles cette exposition est consacrée. Images de tous temps, depuis Goya jusqu’à aujourd’hui, et de toutes natures : peintures, dessins ou sculptures, films ou photographies, vidéos, installations, documents… Elles dialogueront par-delà les différences d’époques. Elles seront présentées selon un récit où vont se succéder : des éléments déchainés, quand l’énergie du refus soulève l’espace tout entier ; des gestes intenses, quand les corps savent dire « non! » ; des mots exclamés, quand la parole s’insoumet et porte plainte au tribunal de l’histoire ; des conflits embrasés, quand se dressent les barricades et que la violence devient inévitable ; enfin des désirs indestructibles, quand la puissance des soulèvements parvient à survivre au-delà de leur répression ou de leur disparition.

De toutes les façons, chaque fois qu’un mur se dresse, il y aura toujours des « soulevés » pour « faire le mur », c’est-à-dire pour traverser les frontières. Ne serait-ce qu’en imaginant. Comme si inventer des images contribuait – ici modestement, là puissamment – à réinventer nos espoirs politiques.


Georges Didi-Huberman, commissaire

 

 

Soulèvements en cinq sections

 

Les sections I, II et III sont présentées à la Galerie de l’UQAM, et les sections IV et V à la Cinémathèque québécoise

 

I. Par éléments (déchainés)

 

2018_Soulevements_KatoTsubasa Kato, Break it Before it’s Broken, 2015, image tirée de la vidéo, couleur, son, 4 min 49 s © Tsubasa Kato / Caméra : Taro Aoishi

 

Se soulever, comme lorsqu’on dit « une tempête se lève, se soulève ». Renverser la pesanteur qui nous clouait au sol. Alors, ce sont les lois de l’atmosphère tout entière qui seront contredites. Surfaces – draps, drapés, drapeaux – qui volent au vent. Lumières qui explosent en feux d’artifice. Poussière qui sort de ses recoins, qui s’élève. Temps qui sort de ses gonds. Monde sens dessus dessous. De Victor Hugo à Eisenstein et au-delà, les soulèvements seront souvent comparés à des ouragans ou à de grandes vagues déferlantes. Parce qu’alors les éléments (de l’histoire) se déchainent.

On se soulève d’abord en exerçant son imagination, fut-ce dans ses « caprices » ou ses « disparates », comme disait Goya. L’imagination soulève des montagnes. Et lorsqu’on se soulève depuis un « désastre » réel, cela veut dire qu’à ce qui nous oppresse, à ceux qui veulent nous rendre les mouvements impossibles, on oppose la résistance de forces qui sont désirs et imaginations d’abord, c’est-à-dire forces psychiques de déchainement et réouvertures des possibles.

 

Avec Dennis Adams, Rebecca Belmore, William Hogarth, Victor Hugo, Mario Jean, Tsubasa Kato, Eustachy Kossakowski, Maria Kourkouta, Jasmina Metwaly, Tina Modotti, Robert Morris, Roman Signer, Michael Snow, Françoise Sullivan, Gabor Szilasi, Jean Veber, anonymes

 

2. Par gestes (intenses)

 

2018_Soulevements_lakeSuzy Lake, Pre-Resolution: Using the Ordinances at Hand #11, 1983, épreuve à développement chromogène, huile, peinture, bois. Collection Shanita Kachan et Gerald Sheff © Suzy Lake

 

Se soulever est un geste. Avant même d’entreprendre et de mener à bien une « action » volontaire et partagée, on se soulève par un simple geste qui vient tout à coup renverser l’accablement où jusque-là nous tenait la soumission (que ce fut par lâcheté, cynisme ou désespoir). Se soulever, c’est jeter au loin le fardeau qui pesait sur nos épaules et nous empêchait de bouger. C’est casser un certain présent – fut-ce à coups de marteau, comme auront voulu le faire Friedrich Nietzsche ou Antonin Artaud – et lever les bras vers le futur qui s’ouvre. C’est un signe d’espérance et de résistance.

C’est un geste et c’est une émotion. Les républicains espagnols l’ont pleinement assumé, eux dont la culture visuelle avait été formée par Goya et Picasso, mais aussi par tous les photographes qui recueillaient sur le terrain les gestes des prisonniers libérés, des combattants volontaires, des enfants ou de la fameuse Pasionaria Dolores Ibárruri. Dans le geste de se soulever, chaque corps proteste de tous ses membres, chaque bouche s’ouvre et s’exclame dans le non-refus et dans le oui-désir.

 

Avec Paulo Abreu, Art & Language, Dominique Blain, Désiré-Magloire Bourneville, Shary Boyle, Gilles Caron, Claude Cattelain, Agusti Centelles, Alain Chagnon, CHIM, Pascal Convert, Michel Foucault, Leonard Freed, Marcel Gautherot, Agnès Geoffray, Jochen Gerz, Jack Goldstein, Alvaro Hoppe, Alberto Korda, Germaine Krull, Hiroji Kubota, Suzy Lake, Tina Modotti, Friedrich Nietzsche, Edouard Plante-Fréchette, Willy Romer, Willy Ronis, Blaire Russel, Graciela Sacco, Peter Sibbald, Lorna Simpson, Paul-Henri Talbot, Wolf Vostell, Joyce Wieland, anonymes

 

3. Par mots (exclamés)

 

2018_Soulevements_TTardifÉtienne Tremblay-Tardif, Éphéméride : l’occupation étudiante de l’École des beaux-arts de Montréal (détail), 2018. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Étienne Tremblay-Tardif

 

Les bras se sont levés, les bouches se sont exclamées. Maintenant il faut des mots, il faut des phrases pour le dire, le chanter, le penser, le discuter, l’imprimer, le transmettre. Voilà pourquoi les poètes se situent « en avant » de l’action elle-même, ainsi que le disait Rimbaud au temps de la Commune. En amont les Romantiques, en aval les Dadaïstes, les Surréalistes, les Lettristes, les Situationnistes, etc., auront mené de poétiques insurrections.

« Poétique » ne veut pas dire « loin de l’histoire », bien au contraire. Il y a une poésie des tracts, depuis la feuille de protestation écrite par Georg Büchner en 1834 jusqu’aux résistances numériques d’aujourd’hui, en passant par René Char en 1943 et les « ciné-tracts » de 1968. Il y a une poésie propre à l’usage des papiers journaux et des réseaux sociaux. Il y a une intelligence particulière – attentive à la forme – qui est inhérente aux livres de résistance ou de soulèvements. Jusqu’à ce que les murs eux-mêmes prennent la parole et que celle-ci investisse l’espace public, l’espace sensible en son entier.

 

Avec Henri Alleg, Magdeleine Arbour, Antonin Artaud, Ever Astudillo Delgado, Ismaïl Bahri, Marcel Barbeau, Artur Barrio, Georges Bataille, Charles Baudelaire, Paul-Émile Borduas, André Breton, Marcel Broodthaers, Cornelius Castoriadis, Champfleury, Bruno Cormier, Gustave Courbet, Armand Dayot, Guy Debord, École de la montagne rouge, Carl Einstein, Marcelle Ferron-Hamelin, Giselle Freund, Claude Gauvreau, Pierre Gauvreau, Muriel Guilbault, Raymond Hains, Raoul Haussmann, Bernard Heidsieck, Victor Hugo, Richard Igbhy et Marilou Lemmens, Asger Jorn, Natasha Kanapé Fontaine, Michèle Lalonde, Fernand Leduc, Thérèse Leduc, Claude Lefort, Jérôme Lindon, Germán Marin, Henri Michaux, Tina Modotti, Jean-Paul Mousseau, Jacques Nadeau, Pier Paolo Pasolini, Maurice Perron, Jacques Rancière, Man Ray, Louise Renaud, Françoise Riopelle, Jean-Paul Riopelle, Armando Salgado, Álvaro Sarmiento, Philippe Soupault, Françoise Sullivan, Charles Toubin, Étienne Tremblay-Tardif, Félix Vallotton, Dziga Vertov, Gil Joseph Wolman, anonymes

 

4. Par conflits (embrasés)

 

2018_Soulevements_VaughanAndrew Vaughan, Sans titre [Africville Protest, Campement d’Eddie Carvery], 2015. Avec l’aimable autorisation de The Canadian Press © Andrew Vaughan

 

Alors tout s’embrase. Les uns n’y voient que pur chaos. Les autres y voient surgir, enfin, les formes mêmes d’un désir d’être libre. Des façons de vivre ensemble s’inventent pendant les grèves. Dire qu’on « manifeste », c’est constater – même pour s’en étonner, même pour ne pas comprendre – que quelque chose est apparu, qui était décisif. Mais il aura fallu un conflit pour cela. Motif important de la moderne peinture d’histoire (de Manet à Polke) et des arts visuels en général (photo, cinéma, vidéo, arts numériques).

Il arrive que les soulèvements ne produisent que l’image d’images brisées : vandalismes, ces sortes de fêtes en négatif. Mais on construira sur ces ruines l’architecture provisoire des soulèvements : choses paradoxales, mouvantes, faites de bric et de broc, que sont les barricades. Puis, les forces de l’ordre répriment la manifestation, quand ceux qui se soulèvent n’avaient pour eux que la puissance de leur désir (la puissance : mais pas le pouvoir). Et c’est pourquoi il y a tant de gens, dans l’histoire, qui sont morts de s’être soulevés.

 

Avec Ruth Berlau, Dominique Blain, Henri Cartier-Bresson, Augustin Victor Casasola, Augusti Centelles, Chieh-Jen Chen, Honoré Daumier, Armand Dayot, Pascal Dumont, Pedro G. Romero, Stéphane Gilot, Arpad Hazafi, Hugo Aveta, Herbert Kirchhorff, Héctor López, Ernesto Molina, Jean-Luc Moulene, Voula Papaioannou, Hans Richter, Willy Romer, Jésus Ruiz Durand, Armando Salgado, Allan Sekula, Andrew Vaughan, Jean Verber, Malcolm Wilde Browne, anonymes

 

5. Par désirs (indestructibles)

 

2018_Soulevements_RamirezEnrique Ramírez, Cruzar un muro, 2013, image tirée de la vidéo HD, couleur, son, 5 min 15 s. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Michel Rein Gallery, Paris/Bruxelles © Enrique Ramírez

 

Mais la puissance survit au pouvoir. Freud disait du désir qu’il est indestructible. Même ceux qui se savent condamnés – dans les camps, dans les prisons – cherchent tous les moyens pour transmettre un témoignage, un appel. Ce que Joan Miró évoqua dans une série d’œuvres intitulée L’Espoir du condamné à mort, en hommage à l’étudiant anarchiste Salvador Puig i Antich exécuté par le régime franquiste en 1974.

Un soulèvement peut se terminer dans les larmes des mères sur le corps de leurs enfants morts. Mais ces larmes ne sont pas que d’accablement : elles peuvent encore se donner comme puissances de soulèvement, comme dans ces « marches de résistance » des mères et des grand-mères à Buenos Aires. Ce sont nos propres enfants qui se soulèvent : Zéro de conduite! Antigone n’était-elle pas presque une enfant? Que ce soit dans les forêts du Chiapas, à la frontière gréco-macédonienne, quelque part en Chine, en Égypte, à Gaza ou dans la jungle des réseaux informatiques pensés comme une vox populi, il y aura toujours des enfants pour faire le mur.

 

Avec Taysir Batniji, Rebecca Belmore, Francisca Benitez, Ruth Berleau, Bruno Boudjelal, Augustin Victor Casasola, Augusti Centelles, Edouardo Gil, Ken Hamblin, Jeronimo Hernandez, Maria Kourkouta, Jacob Mat, Pedro Motta, Voula Papaioannou, Estefanía Peñafiel Loaiza, Enrique Ramírez, anonymes

 

 

 

 

 



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