L’agentivité du spectateur

 

À la suite des deux premiers articles portant respectivement sur le contexte et l’interprétation vient logiquement la question de la participation. Voilà donc le sujet de ce troisième texte sur un aspect significatif de l’exposition do it Montréal. J’y analyse le rôle du spectateur en me penchant sur les politiques de son apport.

Une volonté d’impliquer la communauté locale anime le projet do it. Avec la version de la Galerie de l’UQAM, la collectivité se trouve engagée au sens large : le dispositif do it sort de l’espace d’exposition et intervient à l’extérieur des murs, allant jusqu’à s’intégrer furtivement dans le parcours des étudiants sur le campus universitaire. De fait, on retrouve des instructions disposées plus ou moins aléatoirement dans différents secteurs de l’Université du Québec à Montréal, tels que la Bibliothèque des arts et le pavillon Judith-Jasmin. La Galerie vise ainsi à rejoindre un plus large public en investissant ces lieux additionnels, à la fois dans l’espace public, privé – avec les instructions à emporter –, physique et mental.

do it Montréal interpelle le spectateur par des stratégies qui demandent directement sa participation. On réquisitionne son implication pour accomplir l’exposition; on le guide à travers sa contribution, qui prend la forme d’une traduction des instructions. Cependant, cette contingence sur laquelle mise le projet do it porte également en elle une part d’hypothétique : on met en place des structures qui invitent à la participation dans l’optique de certaines potentialités, mais la traduction spectatorielle ne confirme pas à coup sûr ces éventualités calculées. En ce sens, qu’arrive-t-il lorsque le visiteur tend à désobéir? À transgresser l’instruction?

Parler de désobéissance suggère que quelque chose ne soit pas correctement entrepris ou réalisé. Par conséquent, cela suppose qu’une erreur soit commise. Le « do it » de Chu Yun (2007) interroge spécifiquement ce rapport à l’erreur inhérent à l’instruction en posant la question : « Does the notion ‘do it’ indicate a proposal where no one can make mistakes? ». Marquant une certaine auto-réflexivité, son inclusion dans la présentation montréalaise met en lumière un principe à la fois constitutif et problématique du projet do it. À cet égard, on attend du participant un comportement spécifique, calibré par la prescription du mode d’emploi et par la structure muséale en soi. Cette dernière appelle le spectateur à adopter une posture disciplinée qui est régie par des codes sociaux enchâssés dans ce type d’espace institutionnel. do it joue sur les limites de cette posture, car le projet permet de manipuler les objets, d’investir physiquement la salle d’exposition – s’asseoir au sol, danser, etc. –, et de participer à la création des œuvres. En quelque sorte laissé à lui-même dans l’écologie d’une exposition qui sollicite sa participation sans qu’elle ne soit strictement encadrée ou surveillée, le visiteur de do it Montréal jouit d’une autonomie et d’un pouvoir considérable.

Avec le « do it » de Sol LeWitt (2001), qui invite à tracer alternativement des lignes noires, rouges, jaunes, et bleues directement sur la cimaise, une certaine esthétique demande à être suivie. Les lignes doivent d’abord reproduire l’ordre de couleurs établi, mais également une forme particulière : il ne s’agit pas de dessiner ce qui nous passe par la tête mais de longer la ligne précédemment tracée. Essentielle à la concrétisation de cette instruction, la participation du spectateur génère ce qu’il y a à voir. Par ailleurs, dans le système do it, cette participation est ce qu’il y a à voir.

Deux éléments doivent être pris en considération : le communicationnel et le subversif. D’abord, la participation dépend de l’information qui est transmise; elle y est corrélative. Cela peut être par l’image qui s’offre au spectateur – l’ensemble de signes visuels qui le renseignent sur la posture à adopter – ou par les stratégies didactiques mises en place par l’institution. Dans le cadre de do it Montréal, la Galerie de l’UQAM a choisi d’interpeler le visiteur sans diffuser d’information complémentaire à l’instruction, c’est-à-dire sans y joindre une explication. En ce sens, elle mise sur l’image d’une participation déjà entamée pour mener le public à collaborer au processus. Il faut cependant mentionner le rôle des médias à ce propos, puisque de nombreux visiteurs prennent part à l’exposition après s’être laissés tenter par des renseignements qui n’ont pas été formulés par la Galerie.

Dans le cas de l’instruction de LeWitt, des lignes préalablement tracées sur le mur invitent à poursuivre le geste. On comprend, par l’exemple, ce qui est possible et attendu de notre condition en tant que spectateur. Or, cette forme d’autonomie peut mener à différents résultats, tels qu’un engagement d’aspect plus subversif. On retrouve, notamment, au lieu de lignes dessinées : des phrases écrites tout au long du mur; des illustrations; des lignes tracées en diagonale; et même, une intervention griffonnée sur un mur adjacent que j’ai remarquée lors de mon passage à la Galerie au courant de la troisième semaine d’exposition. Bien que ces apports contredisent momentanément la visée de l’institution, ils mettent en lumière la dimension sociale de l’exposition et les politiques de la participation du corps spectatoriel.

Juxtaposée à l’instruction de LeWitt se trouve celle de Cerith Wyn Evans (2002), qui demande de ne pas réaliser le « do it » de LeWitt. Venant brouiller les cartes, cet assortiment réfléchit sur l’agentivité du spectateur à la fois dans le projet do it et plus largement, au sein de l’exposition en tant que médium.

Maude Johnson



Canada Council for the Arts Canada Council for the Arts

GALERIE DE L’UQAM

Université du Québec à Montréal
1400, Rue Berri, Pavillon Judith-Jasmin, Local J-R 120
Montréal, Québec
Tuesday to Saturday from noon to 6 p.m.
Free admission