Dialectique de l’interprétation

 

Pour ce deuxième texte sur un aspect constitutif de l’exposition do it Montréal, je me penche sur l’acte d’interpréter et sa dualité symptomatique. Partant de la prémisse que l’existence du projet do it relève essentiellement de l’interprétation d’œuvres-instructions, mon analyse se déploie selon deux points de vue antithétiques : la liberté et le contrôle.

L’interprétation, bien qu’elle revête plusieurs sens, est ici comprise comme une modalité d’exécution subjective qui répond du « mode d’emploi ». Il s’agit donc de mots ou d’images qui sont traduits par divers acteurs à différents moments et dans une variété de contextes. Dans le cadre de la version montréalaise, 60 instructions ont été retenues des 250 répertoriées dans l’anthologie do it: the compendium, et 10 nouvelles instructions ont été composées par des artistes, chorégraphes, auteurs ou dramaturges québécois. L’exposition implique ainsi une panoplie de disciplines et reflète une diversité de milieux. Son interdisciplinarité revendiquée la positionne comme intervention composite au sein du champ de l’art contemporain. En ce sens, elle participe efficacement au démantèlement progressif des frontières qui semble devenu une préoccupation centralisée du « contemporain ».

L’activation des instructions appartient d’entrée de jeu à l’institution d’accueil, et c’est elle qui doit élaborer les stratégies de réalisation des œuvres. L’interprétation agit sur plusieurs niveaux dans la version de la Galerie de l’UQAM : à travers le commissariat; la participation des artistes invités; et celle des visiteurs. Par exemple, l’instruction de Felix Gonzalez-Torres (1994) consistant à placer 180 livres de bonbons dans un coin est interprétée par l’institution. On retrouve donc, matérialisé dans la petite galerie, un amoncèlement de sucreries qui n’attend que le spectateur pour parvenir au second niveau de son exécution : être consommé et disparaître, graduellement. Dans d’autres cas tels que l’atelier de création d’œuvres d’art pour animaux de Shimabuku (2003) et les grilles dessinées permettant de devenir instantanément un artiste d’Etel Adnan (2012), la Galerie a mis en place le matériel et les structures nécessaires afin que les visiteurs puissent interpréter l’instruction.

Le projet do it confère ainsi une grande liberté : il offre des possibilités et non des œuvres abouties en visant une subjectivité systématique. Tout en provenant d’une même instruction, les œuvres déployées divergent dans leur forme et contenu non seulement d’une interprétation à l’autre entre deux visiteurs, mais d’une version de l’exposition à l’autre entre différentes institutions. La configuration versatile octroie à quiconque le pouvoir de participer à la constitution de l’ensemble car, plus encore, do it engage le public dans la réalisation concrète de l’exposition. En ce sens, le dernier jour de la présentation marquera la somme des interprétations individuelles additionnées au fil des semaines.

En revanche, bien qu’elle se rapporte à une subjectivité manifeste, l’interprétation est intimement liée à la rigidité de l’instruction. Dans un désir d’auto-réflexivité, do it sonde les limites de cette liberté qu’il prescrit et de sa mise en pratique subséquente. Il devient rapidement évident dans l’exposition qu’une forme de contrôle régit la structure de l’acte interprétatif. L’instruction de Jérôme Bel (1997) en constitue un exemple patent. Affichée sur un mur de la Galerie, elle ne comporte qu’une photographie d’un danseur en train de performer Shirtologie, chorégraphie de Bel qui prend les traits d’un strip-tease sémiotique pendant lequel les interprètes portent différents t-shirts affichant une variété de signes et de symboles (slogans, images, logos, etc.). Chargé de l’exécution de cette instruction lors du vernissage, le 12 janvier dernier, Adam Kinner présente dans l’espace d’exposition une grille de 17 photographies montrant chaque étape d’une performance réalisée au préalable. Si elle convie à une interprétation radicalement libre par l’absence de mots, l’instruction de Bel renvoie aussi directement à une œuvre chorégraphique généralement connue du milieu de la danse. Kinner prend effectivement acte des codes de cette pièce phare dans l'exécution qu’il livre en deux temps. De surcroît, le visiteur est invité à générer une autre œuvre, dans l’interstice de celles de Bel et de Kinner, en revêtant un chandail suspendu à proximité des photographies sur lequel on peut lire : « Please put on this shirt and dance ». Le vêtement devient alors le support d’une autre instruction, et qui oserait l’enfiler sans effectuer quelques mouvements de danse ou du moins un bref trémoussement?

Il semble donc que l’exposition do it Montréal, à travers les multiples pistes de réflexions qu’elle propose, pense la double nature de l’interprétation qui la consolide, entre autonomie et autorité. 

Maude Johnson



Canada Council for the Arts Canada Council for the Arts

GALERIE DE L’UQAM

Université du Québec à Montréal
1400, Rue Berri, Pavillon Judith-Jasmin, Local J-R 120
Montréal, Québec
Tuesday to Saturday from noon to 6 p.m.
Free admission