Quand l’exposition performe la ville 

 

do it Montréal s’est ouverte mardi soir dernier à travers une explosion de confettis. Le vernissage flamboyant reprenait l’instruction d’Amalia Pica requérant l’organisation d’une fête. L’exposition se déploie jusqu’au 20 février 2016 et promet plusieurs autres surprises. Restez à l’affût des prochains évènements et interventions! 

Pour résumer, le projet interdisciplinaire do it fut lancé en 1993 par le commissaire suisse Hans Ulrich Obrist. Il implique l’interprétation de diverses instructions menant à la réalisation d’œuvres par une variété d’acteurs : commissaires, artistes, spectateurs. Les œuvres produites conséquemment doivent être documentées et, plus radicalement, détruites. Au cours des quatre prochaines semaines, je publierai un court texte mettant en relief quatre aspects de do it Montréal. Voici donc le premier, qui réfléchit sur le contexte précis de l’exposition à la Galerie de l’UQAM à travers deux pôles d’analyse : le langage et le performatif. D’emblée, deux questions organisent ma réflexion : qu’a de si particulier l’assemblage autour duquel la proposition québécoise s’organise? Et par quelles stratégies la présentation réussit-elle à fortifier son unicité parmi la pluralité des versions du vaste projet do it?

Dans l’entreprise de Obrist, l’international et le local sont en constante négociation. Si la tendance veut de plus en plus que la globalisation du projet éclipse la particularité de chaque exposition, il en va autrement avec do it Montréal : on renverse la vapeur. À travers ses multiples ramifications, la version montréalaise investit la notion de site, intimement liée à celle de localité. À plusieurs niveaux et dans différents lieux, l’exposition aménage des espaces intelligibles qui s’imbriquent pour composer do it Montréal. Par exemple, des instructions sont présentées dans la Galerie de l’UQAM alors que d’autres sont dispersées sur le campus – bien en vue sur les tableaux d’affichage du pavillon Judith-Jasmin ou disposées de manière plus furtive à la Bibliothèque des arts. Légitimée par la galerie, lieu physique et intellectuel situé au cœur de l’Université du Québec à Montréal, l’exposition assiège positivement l’espace universitaire. C’est précisément par cet environnement élargi que do it Montréal parvient à produire un discours qui permet peut-être de déjouer l’institutionnalisation du projet do it et de produire une version qui soit capable de demeurer vivante pour et dans son milieu.

Première québécoise du projet, la version montréalaise s’inscrit dans la situation singulière d’une province au sein de laquelle la langue, chargée symboliquement, incarne un enjeu constitutif. Poussons la chose un peu plus loin : le contexte inclut un ensemble de 60 instructions choisies dans le compendium de Obrist, mais également – et là se trouve l’une des clés de la particularité de do it Montréal – les 10 nouvelles instructions commandées par la Galerie à des acteurs culturels québécois. À travers le commissariat de la présentation montréalaise se profile une réflexion sociale sur la condition linguistique québécoise, concrètement par l’utilisation d’un bilinguisme qui ne s’applique pas à tout de manière systématique et conceptuellement par l’aspect langagier inhérent à l’instruction. 

Partagées entre la Galerie, le campus et chez soi, avec celles « à emporter », ces 70 instructions se disséminent au gré des lieux et des individus qui acceptent de se prêter au jeu. Le réel s’invite sous le régime do it et, pendu à l’instruction, s’active par celle-ci. L’exposition performe à la fois le système do it de manière auto-réflexive, tout comme elle performe l’institution qui la présente. En ce sens, les circonstances de do it Montréal sont en soi performatives : l’état actuel de l’itération est sans cesse altéré par la relocalisation qui s’opère. Par la création des 10 instructions québécoises inédites et l’éparpillement de l’ensemble du projet au sein de lieux physiques et mentaux, le cadre s’engendre lui-même à nouveau à travers une spécificité conceptuelle ou un in situ « élargi». Il produit donc une réalité non plus activée par l’interprétation – ou du moins uniquement – mais plutôt par sa relocalisation dans l’espace montréalais. do it performe Montréal. C’est par ces stratégies usant de la localité que do it Montréal trouve son unicité. De fait, l’exposition réfléchit aux modes de fonctionnement du projet en demeurant fondamentalement ancrée dans son environnement. 

Ainsi, do it Montréal produit son propre écosystème et convertit l’international en local, processus inversé de ce qui constitue bien souvent l’éthos du monde de l’art occidental. Empruntant le système de do it, la version montréalaise propose une nouvelle configuration par sa spécificité linguistique et la performativité de son contexte et subvertit l’institution qu’est devenue, au fil du temps, cette exposition évolutive.

Maude Johnson



Canada Council for the Arts Canada Council for the Arts

GALERIE DE L’UQAM

Université du Québec à Montréal
1400, Rue Berri, Pavillon Judith-Jasmin, Local J-R 120
Montréal, Québec
Tuesday to Saturday from noon to 6 p.m.
Free admission